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Le Vodúnsì : un chien en laisse ? Ou un être transformé ?

« On lui passe un cordon au cou comme une laisse, à l’image d’un chien qui appartient désormais au Vodoun »

Ces mots ont été prononcés lors d’un récent colloque sur l’inculturation au Bénin. Un prêtre érudit et sincère les a utilisés pour décrire l’initiation vodoun. Il ne cherchait pas à blesser. Il cherchait à expliquer. Mais les mots ont une histoire. Et celle-ci mérite qu’on s’y arrête.

Ce vocabulaire appartient à qui exactement ?

Lisez à nouveau. Chien. Laisse. Perte d’humanité. Avez-vous déjà vu ces termes quelque part ? Je les ai retrouvés. Dans les archives coloniales françaises du Dahomey, à partir de 1894. Dans les rapports missionnaires qui ont précédé la destruction des couvents. Possession animale, esclavage spirituel, raison confisquée. Ce discours avait une fonction précise. Montrer que ces hommes et ces femmes étaient suffisamment diminués pour que leur civilisation mérite d’être remplacée. Voilà la vraie question. Quand un théologien africain reprend aujourd’hui, sans s’en rendre compte, les mots de ceux qui ont brûlé les couvents, que faut-il en penser ?

Ce n’est pas une accusation contre sa personne. C’est un constat sur la profondeur des blessures coloniales. Certaines idées s’installent si longtemps dans les esprits qu’on finit par les reproduire, même quand on croit défendre ce qu’elles ont détruit.

Ce que la tradition dit de l’initiation

La tradition dit autre chose. Quelque chose de précis, de structuré, de transmis sur des générations. L’initiation commence par une mort symbolique. Cela est vrai. Mais la mort symbolique n’appartient pas au seul Vodoun. Elle traverse toutes les grandes traditions humaines. Pensez au jeune homme qui entre au séminaire et quitte sa vie d’avant. Pensez à l’étudiant qui reçoit son diplôme après des années de discipline. Pensez au forgeron qui reçoit son premier marteau des mains de son père. Chacun de ces passages transforme. Aucun ne diminue.

Claude Savary, dans son étude de la pensée symbolique des Fon, l’a montré clairement. Lors de la possession, l’initié ne perd pas sa conscience. Il devient autre chose. Il devient le Vodoun lui-même aux yeux de la communauté. On le salue cérémonieusement. On s’écarte avec respect sur son passage. On ne prononce plus son ancien nom. Posez-vous la question honnêtement. Est-ce ainsi qu’on traite un chien ?

Qu’est-ce qui est retiré ? Qu’est-ce qui est donné ?

Ce qui est retiré au Vodúnsì, c’est son ancienne manière d’être dans le monde. Pas son humanité. Sa posture ordinaire. Celle qui le maintenait à la surface des choses.

Ce qui lui est donné en échange est considérable. Un nouveau nom, celui du Vodoun qui l’a choisi. Une langue secrète, le vodoun-gbe, que peu de gens connaissent. La connaissance des plantes médicinales et de leurs usages. Les chants, les rythmes, les gestes rituels transmis sur des générations. Une communauté entière qui le reconnaît dans sa nouvelle identité.

Quand il sort du couvent, c’est une fête. Tout le village est là. Il est présenté, accueilli, honoré. La scarification qu’il porte n’est pas une marque de servitude. C’est une marque d’appartenance, comme les tatouages de certains peuples guerriers, comme les cicatrices rituelles des sociétés initiatiques à travers tout le continent. Ce n’est pas le portrait d’un être diminué. C’est celui d’un être transformé.

Le Vodúnsì s’éloigne-t-il de Mawu ?

C’est ici que la question devient vraiment profonde. Le prêtre laisse entendre que s’orienter vers un Vodoun, c’est s’éloigner de Dieu. Que l’initié perd son lien au divin en entrant dans cette relation. Mahougnon Kakpo, philosophe béninois et l’un des meilleurs connaisseurs du Fâ, rappelle que Mawu est une énergie si absolue, si vaste, que les êtres humains dans leur état ordinaire ne peuvent en soutenir la présence directe. Nous avons tous fait cette expérience. On ne regarde pas le soleil en face. On perçoit sa lumière à travers ce qu’elle éclaire.

Les Vodoun sont précisément cela. Les interfaces que Mawu a disposées entre lui-même et le monde perceptible. La foudre. La terre. La mer. Le fer. La maladie. Ce sont les formes par lesquelles le divin se rend accessible à des êtres incarnés. Hêviosso n’est pas étranger à Mawu. Il en est une expression dans la nature. S’approcher du Vodoun, c’est donc s’approcher d’une des manifestations du divin. Le Vodúnsì n’abandonne pas Mawu. Il entre dans une relation spécialisée avec l’une de ses expressions dans le monde. Ce n’est pas le même mouvement que celui que le prêtre décrit.

Ce que nous devons retenir

Un canal n’est pas une laisse. La transformation n’est pas la servitude. Et ce qui a été dit de l’initié vodoun dans les rapports coloniaux n’a pas sa place dans une réflexion théologique honnête sur la tradition. Nous devons avoir ce courage-là. Pas celui de défendre aveuglément tout ce qui se fait au nom du Vodoun, car des dérives existent et nous devons les nommer. Mais celui de refuser que la tradition se laisse décrire avec les mots de ses bourreaux.

Le Vodúnsì est un réceptacle vivant. Un être qui a accepté de porter une relation que peu de gens acceptent. Une responsabilité envers des forces qui dépassent l’individu. Ce n’est pas une déshumanisation. C’est une élévation. Et il y a entre les deux une différence que cinq siècles de mission n’ont pas réussi à effacer.

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