Ifa. Bien plus qu’un oracle.
On parle souvent d’Ifa comme d’un système de divination. Comme d’une technique pour prédire l’avenir. Comme si c’était une sorte de boule de cristal africaine.
Je comprends d’où vient cette image. Mais, elle est fausse.
Permettez-moi de vous expliquer pourquoi.
Quand vous ouvrez un dictionnaire, vous ne consultez pas l’avenir. Vous consultez un savoir organisé. Vous cherchez un sens, un principe, une compréhension. Ifa, c’est cela. Une encyclopédie vivante de l’univers. Une mémoire colossale que l’humanité a accumulée et codifiée à travers des millénaires d’observation de la vie. Savez-vous que vous pouvez vous basez sur des histoires de Ifa et faire des fouilles archeologiques ?
Ifa n’est pas réductible à une technique. C’est une mémoire universelle. C’est la codification d’une histoire, d’un savoir organisé en trois domaines indissociables : la sagesse philosophique, la divination et la pharmacopée comme l’a démontré Gratien Ahouanmenou
Trois en un. Comme un baobab dont vous ne pouvez pas séparer les racines, le tronc et les branches.
Dans Sixteen great poems of ifa, Wande Abimbola assimile le corpus littéraire que représente les mythes ou légendes de fa, à un ‘‘grenier’’, le grenier précisément, de la culture traditionnelle yoruba. Ces mythes versifiés révèlent à qui prend le temps de les décoder, la ‘‘vision du monde’’des dits Yoruba.
Mais d’où vient ce savoir ?
Les origines remontent aux anciens royaumes d’Ilé-Ifè. Mais, quel Ilé-Ifè ? On y reviendra un autre jour.
Là-bas, un être extraordinaire l’a révélé. Orunmila. Son nom vous dit tout : le ciel sait qui sera sauvé. Il n’était pas un devin ordinaire. Il était le témoin de la création. Le premier à avoir observé comment l’univers se construit, comment les forces s’équilibrent, comment chaque vie suit une trajectoire que l’on peut comprendre et accompagner.
Ce qu’il a transmis, c’est le corpus des 256 signes. Les odù.
Pensez à 256 chapitres d’un livre sacré. Chaque chapitre est un monde. Chaque chapitre contient des histoires et mythes, des paraboles, des prescriptions médicinales, des conseils pour vivre. Et chaque être humain vient au monde sous l’un de ces signes. Ce signe s’appelle le kpoli. C’est votre programme de vie. Votre carte de route.
Maintenant je vous pose une question.
Est-ce que vous consultez une carte pour connaître l’avenir ? Non. Vous la consultez pour savoir où vous êtes. Pour savoir quelle direction prendre. Pour éviter les précipices que vous n’auriez pas vus autrement. C’est exactement cela, consulter le Fa.
Le bokônon, le devin, ne prédit pas. Il diagnostique. Il identifie les forces en jeu dans votre situation. Il lit le langage de l’univers et vous dit ce que vous n’arrivez pas à voir vous-même. Comme un médecin qui lit une radiographie. La radiographie ne change pas votre corps. Elle vous permet de comprendre ce qui s’y passe.
Il y a quelque chose d’autre qui me frappe profondément dans ce système.
Ifa fonctionne sur le binaire. Un trait seul. Deux traits. Le #1 et le #0. Le manifeste et le non-manifeste. La lumière et l’obscurité. Les physiciens modernes, les ingénieurs informatiques, ont bâti toute leur civilisation numérique sur ce même principe binaire. Nos anciens l’avaient compris et codifié des siècles avant que quelqu’un en Occident ne pose la première équation de la théorie de l’information.
Je dis cela non pour flatter. Je dis cela pour que nous comprenions l’ampleur de ce que nous avons entre les mains.
Un autre disait : « Fa n’est pas à proprement dit un vodoun. Il tient le milieu entre les divinités et les humains. »
Je m’arrête sur cette formule. Entre les divinités et les humains. Ni entièrement divin, ni simplement humain. Une interface. Un traducteur. Quelque chose qui vous permet d’entendre ce que la vie essaie de vous dire mais que vous ne savez pas décoder seul.
Nous avons perdu cette clé. Ou plutôt, on nous l’a arrachée des mains.
La colonisation, les conversions forcées, le mépris organisé d’une civilisation pour une autre, tout cela a fait son travail. Aujourd’hui nous regardons les #256 signes du Fa avec des yeux étrangers. Comme si c’était une curiosité exotique. Comme si c’était de la superstition codifiée.
Ce n’est pas de la superstition. C’est une science des comportements. C’est une géométrie de la vie.
Dès que Mawu eut créé la terre, dit la légende, il y installa le palmier à huile. Ce palmier représente la vie. Ce palmier représente le Fa.