Odún Tuntun : Ce que le Nouvel An yoruba et la Lettre de l’Année Ifá nous disent sur 2026
Chaque année, entre le 2 et le 5 juin, pendant que le calendrier grégorien affiche encore « 2026 », des millions de Yoruba et d’adeptes d’Ifá à travers le monde entrent dans une année bien plus ancienne : la 10 067e ou 10 068e, selon les lignées. Cette année-là s’appelle Ọdún Tuntun. Et avec elle revient l’un des rituels les plus attendus de toute la tradition Ifá : la lecture de l’année à venir.
Ọdún Tuntun, un Nouvel An qui ne doit rien au calendrier grégorien
Le calendrier yoruba, dit Kọ́jọ́dá, ne suit pas le rythme de janvier à décembre. Il fixe le Nouvel An entre le 2 et le 5 juin, avec des variations locales : à Osogbo, au Nigeria, certaines communautés ont célébré Ọdún Tuntun le 5 juin 2026, quand d’autres l’ont fixé au 3 juin. Ces nuances ne sont pas des désaccords, mais le reflet d’une tradition restée profondément décentralisée, où chaque lignée, chaque cité sacrée garde sa propre mémoire du temps.
Ọdún Tuntun n’est pas qu’un changement de date. C’est un moment de :
- purification des énergies de l’année écoulée,
- hommage aux Òrìṣà et aux ancêtres,
- consultation d’Ifá pour recevoir orientation et mise en garde,
- renouvellement des intentions individuelles et collectives.
Pendant quatre jours, des lampes à l’huile de palme ou au beurre de karité restent allumées en signe de purification et d’accueil des énergies divines. Les tambours résonnent, les familles se parent de tissus àdìrẹ, de perles et de cauris pour se reconnecter à leur identité ancestrale.
Ilé-Ifè et Orunmila : le centre du monde selon la cosmologie yoruba
La célébration culmine à Ilé-Ifè, dans l’État d’Osun au Nigeria, considérée dans la cosmologie yoruba comme le lieu de la création du monde. C’est là que se concentre la ferveur autour d’Orunmila (aussi appelé Orunmila ou Ọ̀rúnmìlà), l’Òrìṣà de la sagesse et de la divination, gardien du corpus Ifá.
Le festival d’Ifá qui se tient à cette période honore directement cette figure : les babalawo — prêtres d’Ifá — utilisent les noix de palme sacrées (ikin) ou la chaîne de divination (ọ̀pèlè) pour interroger l’oracle et en tirer les Odù, les versets qui orientent la communauté pour l’année à venir. C’est un moment où sagesse ancestrale et pratique religieuse vivante se rejoignent, loin de l’image figée que l’on se fait parfois des religions dites « traditionnelles ».
La Lettre de l’Année : que dit-elle pour 2026 ?
Une pratique s’est particulièrement popularisée ces dernières années, notamment via la diaspora : la « Lettre de l’Année » (Letter of the Year). Il faut ici distinguer deux traditions proches mais distinctes :
- Le Nouvel An yoruba d’Ilé-Ifè, célébré début juin sur le continent africain, autour d’Orunmila.
- La Lettre de l’Année de la tradition Osha-Ifá cubaine, publiée chaque 1er janvier par l’Association Culturelle Yoruba de Cuba — héritière directe des pratiques transmises par les Yoruba déportés pendant la traite négrière, et aujourd’hui suivie par des millions de pratiquants dans les Amériques et au-delà.
Pour 2026, cette Lettre cubaine désigne comme divinités régentes Oggún (l’orisha du fer, du travail et de la guerre) accompagné d’Oshún (l’orisha de l’amour, de la douceur et des eaux douces), sous le signe Ogúndá Otrúpòn. Le message central : une année de discipline, de correction sociale et de responsabilité, tempérée par la réconciliation et l’harmonie qu’apporte Oshún à condition d’agir avec humilité.
Parmi les recommandations les plus marquantes de cette Lettre 2026 :
- un appel à renforcer le respect envers les mères et la structure familiale,
- une mise en garde contre la montée des tensions et des violences domestiques,
- une invitation à la vigilance sanitaire (maladies chroniques, hygiène collective),
- un rappel à ne pas s’éloigner des lignées ancestrales et des traditions.
Que l’on suive la version continentale à Ilé-Ifè ou la version cubaine du 1er janvier, le principe reste le même : Ifá ne prédit pas un destin figé, il indique une direction et propose les sacrifices (ẹbọ) nécessaires pour l’ajuster.
Pourquoi cela nous concerne, ici et dans la diaspora
Ọdún Tuntun n’est plus une célébration confinée au Nigeria. Le festival Odunde de Philadelphie, l’un des plus grands rassemblements afro-américains autour des racines yoruba, s’en inspire directement. Au Brésil et à Cuba, le Candomblé et la Santería perpétuent, avec leurs variantes, le même calendrier sacré. C’est le signe d’une résilience : malgré des siècles de rupture coloniale et de déportation, le calendrier yoruba continue de rythmer la vie spirituelle de millions de personnes, sur plusieurs continents.
Pour nouyouin.com, c’est aussi l’occasion de rappeler une évidence trop souvent oubliée : les spiritualités africaines ne sont pas des reliques du passé. Elles s’actualisent chaque année, avec leurs propres lectures du présent — santé collective, tensions sociales, place de la famille — et continuent de proposer un cadre de sens à ceux qui, sur le continent comme dans la diaspora, cherchent à renouer avec un héritage qu’on a longtemps voulu leur faire taire.
Ọdún ayọ̀, Ọdún àlàáfíà — une année de joie, une année de paix.
Sources :
Yoruba calendar (Wikipedia), Embracing Ọdún Tuntun — Ogunderin Temple,
Letter of the Year 2026 — Association Culturelle Yoruba de Cuba, via BotanicaOnline,
Ifá — Wikipedia