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Faut-il parler d’une « théologie du Vodùn » ?

C’est un mot qui revient de plus en plus. On parle de « théologie du Vodùn » dans les colloques, livres, thèses. Il est vrai que le mot semble pertinent et sérieux. Il donne une allure académique et scientifique. Mais dans le cadre du Vodùn, est-il juste ? J’estime que non. Ce qui est important à comprendre n’est pas le vocabulaire mais le fond, ce qu’il évoque et ce qu’il porte comme histoire. Tout mot a une histoire et un cadre qui lui est propre.

Le mot « théologie » peut en effet faire perdre ce qui constitue la pensée Vodùn elle-même. Mais avant d’expliquer comprenons d’abord son histoire.

« Théologie » vient d’un grec ancien. « Theos » désigne « dieu » et « logos » désigne « le discours ». En ce sens le mot signifie le « discours sur dieu »

Ce n’est pas un mot neutre car porte déjà en lui comme je le disais plus haut, une histoire précise. On commettrait alors une erreur de la considérer comme un simple mot qu’on pourrait utiliser dans tous les contextes.

D’abord il naît dans la philosophie grecque puis se développe dans le christianisme des premiers siècles. Il n’est pas neutre dans le sens où il suppose d’entrée un dieu unique, transcendant et séparé de sa création. Toute la théologie chrétienne ou islamique tourne autour de textes fixes. La bible pour les chrétiens et le Quran pour les musulmans.

Des conciles tranchent ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, une hiérarchie qui garde la doctrine et une orthodoxie qui exclut ce qu’il considère être contre la pensée religieuse.

La vérité est que rien de tout cela ne correspond au Vodùn. Tout d’abord le Vodùn n’a pas de texte sacré, si texte il y a, il n’est pas unique. Il n’a pas de concile. Il n’a pas d’autorité centrale qui décide ce qui est correct. Il a le « Gbèsu », les règles de vie basées sur les observations et expériences de la vie.

Exemple « si vous vous approchez trop du feu, vous aurez des brûlures.

Une question aux porteurs de cette idéologie : ne seriez-vous pas inconsciemment dans la posture du concile Vatican II ?

La notion de Dieu telle que la pensée occidentale la définit n’existe pas dans le vodùn. Dieu selon cette définition est un être. On lui connaît alors des attributs, on lui prête des humeurs, selon tel ou tel événement. Il agit, il juge, il se met en colère, il pardonne. C’est une figure personnelle avec une psychologie.

Pour répondre, certains pourraient répliquer en disant le dieu du vodùn est différent du dieu des religions. Car cela suppose que Mawu-Lissa appartient à la même catégorie qu’un dieu personnel, avec des attributs ou qualificatifs simplement différents. Or nous ne parlons pas ici de variante de dieu. Nous parlons ici d’une philosophie, de nature.

Mawu vient de l’expression fon « Nù e ma wu gan », ce qu’on ne peut dépasser. Cette expression ne décrit pas un être ou une force mais pose ici la limite de notre propre capacité à décrire. C’est pour cette raison qu’il n’existe pas d’autel ou de représentation de Mawu. Non pas par oubli mais par cohérence car on ne peut donner de forme à quelque chose qu’on ne peut imaginer, ni force, ni faiblesse, ni sexe, ni taille.

Le piège du mimétisme

Pourquoi alors utiliser « théologie » ? Souvent, pour donner de la légitimité au discours. C’est comme si le Vodùn avait besoin d’un costume grec pour être pris au sérieux par le monde académique. Paulin Hountondji a nommé ce réflexe. Il parle d’extraversion épistémique. C’est à dire qu’on cherche la reconnaissance de l’autre, plutôt que de réponde à ses propres besoins internes.

Lors d’un live, on posait la question de savoir comment faut-il définir le vodùn pour que le blanc ou l’indien comprenne ? La question vous surprend ? Mais c’est le réflexe qui est en jeu ici lorsqu’on parle de théologie du vodùn.

Que ce soit pour imiter l’occident pour lui ressembler ou le rejeter en bloc, pour s’en distinguer, le piège reste le même. Car dans les deux cas c’est encore le regard occidental qui commande. La question qu’il nous revient alors de nous poser est la suivante : est-ce que ce vocabulaire répond à un besoin réel de la communauté vodùn ?

Ce qu’on perd en théologisant

Trois pertes nous semblent sérieuses.

  • La perte du pluriel. La théologie du vodùn invite le vodùn a la singularité. C’est-à-dire qu’il faut penser le vodùn unifié. La conséquence est que cela efface les variations régionales, les paradigmes familiaux. Ainsi, le Vodùn devient une doctrine, alors qu’il est un ensemble vivant de pratiques. Chaque couvent transmet son savoir. Chaque lignée de prêtres garde ses pratiques. Une famille peut honorer un Vodùn d’une façon alors qu’une autre famille, dans un village voisin, peut l’honorer autrement. Ce n’est pas un désordre. Loin de là. C’est une structure. Le Vodùn fonctionne par pluralité, pas par uniformité.
  • La perte du geste. Nous pensons très spirituel le vodùn en oubliant souvent qu’il est d’abord une pratique, une connaissance. Au fond la pratique du vodùn est rationnelle car n’invite pas dans l’absolu à un discours abstrait mais observable. Chose que nous perdons et perdrons davantage avec la « théologie ». Le vodùn ne se découvre pas en lisant un texte sur lui mais par le rituel, l’offrande, la consultation. Le savoir se valide alors dans l’action et non pas dans l’argumentation abstraite. C’est cela qui justifie la difficulté de lister ou identifier les attributs ou descriptions de mawu ou encore moins celles du vodùn. Réduire cela à un « discours sur dieu » revient à couper le savoir de son corps.
  • La perte de la relation. Un dernier important est que le vodùn se définit par la relation entre l’humain et les forces de la nature. Ce n’est absolument pas une croyance à adopter quoi qu’en disent certains aujourd’hui. C’est un lien à entretenir, comme je le rappelle dans mon livre. Le vodùn est une philosophie, une lecture de la vie à travers l’observation, l’expérience et la transmission. Ne perdons pas cela.

Quel vocabulaire alors

Il n’existe pas de mot parfait. Mais certains mots respectent mieux la structure du Vodùn.

On peut parler d’épistémè vodùn. Ce mot désigne un système de savoir, sans supposer de dogme fixe. On peut parler d’ontologie, pour décrire la façon dont le Vodùn organise ce qui existe. On peut aussi garder les mots fon ou yoruba eux-mêmes, sans les traduire. Un mot non traduit garde sa charge propre. Il ne se laisse pas absorber par une catégorie étrangère. Ce choix de vocabulaire n’est pas un détail technique. C’est un acte de rigueur. Nommer juste, c’est penser juste.

Il ne faut pas oublier que le Vodùn a survécu à la traite, à la colonisation, aux missions. Il a survécu sans concile, sans texte fixe, sans autorité centrale. C’est peut-être là la véritable force du vodùn.

Faut-il vraiment lui donner la forme d’une théologie pour le rendre légitime ? Ou faut-il plutôt apprendre à décrire sa cohérence propre, avec ses propres mots ?

Raymond GOKOUNAN.

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