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Le Vodun n’est pas la violence : ce qu’a dit le Pr Mahougnon Kakpo à Cotonou

Le 4 juillet 2026, une conférence publique s’est tenue au Palais des Congrès de Cotonou. Le sujet : la théologie Vodun. L’organisateur : le Comité des rites Vodun du Bénin, avec l’appui du ministère de la Culture. L’objectif : mieux faire connaître le Vodun et ouvrir un débat scientifique sur cette religion.

Universitaires, dignitaires, chercheurs et grand public y ont assisté. C’est le professeur Mahougnon Kakpo, président du Comité, qui a porté la parole principale.

Cette rencontre ne sort pas de nulle part. Elle prolonge un mouvement de reconnaissance institutionnelle vieux de trente ans. En 1996, le président Nicéphore Soglo institue le 10 janvier comme Journée nationale des religions endogènes. Le Vodun devient alors religion reconnue par l’État béninois. Le festival Ouidah 92, organisé quatre ans plus tôt, avait déjà réhabilité le Vodun comme patrimoine culturel mondial. Depuis 2022, les Vodoun Days prolongent chaque année ce travail de visibilité, à Ouidah. La conférence du 4 juillet 2026 s’inscrit dans cette même trajectoire, avec un objectif nouveau : produire un discours scientifique, porté par un initié.

Une religion ne se décrète pas en un jour. Elle se construit conférence après conférence, décret après décret.

Qui est Mahougnon Kakpo

Mahougnon Kakpo enseigne les littératures africaines à l’Université d’Abomey-Calavi. Il est aussi prêtre du Fâ. Cette double casquette, universitaire et initié, donne du poids à sa parole publique.

Son œuvre écrite précède largement sa nomination officielle. Dès 2009, il publie Introduction à une poétique du Fâ. En 2012 paraît Yɛku-Mɛnji : une théologie de la mort dans les œuvres de Fa, un essai d’herméneutique littéraire consacré à l’un des seize signes cardinaux du système. Ce travail de fond explique pourquoi ses prises de parole publiques, en 2026, ne sont jamais improvisées. Elles s’appuient sur quinze années de recherche universitaire sur le corpus du Fâ.

Le président Patrice Talon l’a nommé à la tête du Comité des rites Vodun par décret le 13 septembre 2023. Ce comité compte neuf membres. Sa mission : labelliser les rites, cérémonies et couvents Vodun. Elle vise aussi à développer un tourisme culturel autour du Vodun, notamment via un projet appelé « Route des couvents Vodun ».

Le discours de Cotonou n’est pas non plus une première sortie. Le 10 janvier 2024, jour de la fête nationale, Kakpo tenait déjà un propos très proche devant le public de Ouidah. Il y définissait le Vodun comme une transcendance perçue par les peuples Aja-tado comme une énergie absolue, dotée d’intelligence et de sagesse suprême. Cette continuité, entre janvier 2024 et juillet 2026, montre un discours stabilisé, répété volontairement, plutôt qu’une improvisation de circonstance.

Un discours qui se répète n’est pas un discours qui se fatigue. C’est un discours qui s’installe.

Un préjugé tenace : Vodun et violence

Lors de la conférence du 4 juillet, Kakpo s’est attaqué à une idée reçue. Beaucoup associent le Vodun à la violence, y compris envers les femmes ou les enfants. Il a démonté cet amalgame. Selon lui, le Vodun n’admet pas la mort donnée à autrui. Le serment prêté par tout initié interdit explicitement d’abréger une vie humaine. Cette règle n’est pas une opinion personnelle de Kakpo. Elle correspond à un principe transmis dans l’initiation, que l’on retrouve chez plusieurs chercheurs ayant étudié le Vodun béninois depuis le XXe siècle, comme l’ethnologue Melville Herskovits dans ses travaux des années 1930 sur le royaume du Dahomey.

Ce point mérite d’être élargi. La confusion entre Vodun et violence n’est pas née spontanément. Elle vient en grande partie d’un regard colonial et missionnaire, qui qualifiait la tradition de « fétichiste » pour justifier sa répression. Elle a été relayée ensuite par un imaginaire occidental construit à distance, largement diffusé par le cinéma. Le Vodun béninois a aussi traversé une période de répression d’État, sous le régime marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou, de 1972 à 1990. Couvents fermés, arbres sacrés abattus, prêtres humiliés publiquement. Rien de cela n’a affaibli la règle interne de non-violence que rappelle Kakpo. Elle a survécu à la clandestinité.

On n’efface pas un interdit fondateur en fermant un couvent. On le pousse simplement à se transmettre dans le silence.

Quatre visages du Vodun

Kakpo a proposé une définition en quatre parties, pensée pour un public sans formation préalable.

  1. Premièrement, une philosophie ésotérique : une façon de penser le cosmos et ses forces invisibles.
  2. Deuxièmement, une spiritualité : un chemin personnel, que chacun choisit de suivre ou non.
  3. Troisièmement, une religion : elle reconnaît un être absolu et incréé, nommé Mawu, à l’origine de la création.
  4. Quatrièmement, une culture : elle englobe les arts, la cuisine, la médecine, la danse et les chansons.

Ce quatrième point mérite un éclairage. Dans son discours du 10 janvier 2024, Kakpo précisait le sens du mot Mawu. Il vient de l’expression fon « Nù yé ba wù gan », qui signifie littéralement l’insurpassable, ce qui ne peut être dépassé. Faute de pouvoir s’adresser directement à cette énergie absolue, les peuples Aja-tado se réfèrent à ses manifestations dans les éléments naturels : le feu, l’air, l’eau et la terre. C’est ici qu’une distinction devient utile pour qui étudie ce système de l’intérieur. Mawu, en tant qu’être incréé, occupe une position différente de celle des forces qui manifestent son énergie dans la nature. Cette nuance rejoint un principe que porte aussi Bernard Maupoil, administrateur colonial devenu chercheur, dans sa somme La géomancie à l’ancienne Côte des Esclaves publiée en 1943. Il notait, non sans étonnement de chercheur occidental, que les Fon désignent volontiers l’auteur de toute chose par un principe féminin.

Nommer l’insurpassable, c’est déjà accepter de ne jamais le saisir tout à fait.

Un vocabulaire à réapprendre

Kakpo a aussi insisté sur la langue. Le mot « hundo » désigne, en langue fon, l’ensemble des Vodun. Beaucoup de Béninois vivent chaque jour dans cette culture sans le savoir, a-t-il dit. Des noms propres, des plats et des expressions courantes viennent du Vodun, même chez des personnes qui ne s’en réclament pas religieusement.

Cet effort de vocabulaire n’est pas un détail pédagogique. Il répond à un problème plus ancien : celui de la traduction. Le vocabulaire missionnaire et colonial a longtemps traduit les termes Vodun avec des équivalents chrétiens approximatifs, gommant les nuances internes du système. Reprendre les mots fon dans leur forme exacte, hundo, mais aussi Sakpata, Hêviosso ou Vodúnsì, c’est refuser cette traduction appauvrissante. C’est aussi rendre possible une lecture du Vodun dans ses propres catégories, plutôt que dans celles empruntées à une autre religion.

Un mot mal traduit devient un mensonge qui se répète.

Le Bokônon n’est pas un devin

Deux semaines avant la conférence de Cotonou, le 20 juin 2026, Kakpo avait tenu une autre session, réservée cette fois aux journalistes. Elle portait sur un autre malentendu : le rôle du Bokônon, le prêtre du Fâ, aussi appelé Babalawo chez les Yoruba. Kakpo a été clair : devenir Bokônon n’est ni un don spontané ni le fruit d’un simple rite d’initiation. La formation dure au moins neuf ans. Elle mêle théorie et pratique.

Il a comparé ce parcours à la médecine moderne. Un patient décrit des symptômes à son médecin. Le médecin les analyse, pose un diagnostic, propose un traitement. Le Fâ suit la même logique, selon Kakpo : une préoccupation, une consultation, une réponse.

Cette formation longue a une raison précise. L’ethnologue Honorat Aguessy, cité par le chercheur Désiré Médégnon dans Le Fa entre croyances et science, décrit un parcours en plusieurs étapes : formation auprès d’un premier maître, puis souvent un exil à Ifè, berceau présumé de la divination Fa, pour élargir des connaissances au-delà des cas rencontrés dans sa propre communauté. Le Bokônon doit pouvoir répondre à des consultants venus d’horizons différents, avec des problèmes qu’il n’a jamais rencontrés chez lui. D’où la nécessité d’un compagnonnage long, jamais figé.

Le Bokônon n’agit jamais en son nom propre. Il s’adresse à Orunmila, la divinité de la divination. Kakpo la décrit comme la seule capable d’accéder au message du Fâ, comparé à une bibliothèque immatérielle. Ce message revient sous forme de signe, que le Bokônon a appris à interpréter.

D’où sa conclusion : « Le Bokônon n’est donc pas un devin. Il ne devine rien. C’est un interprète des savoirs du Fâ. »

Cette distinction entre la divinité qui sait et l’humain qui interprète structure toute l’épistémologie du système. Elle repose sur un postulat simple : Orunmila, comme Fa, ne peut ni tromper ni se tromper. Sa fiabilité fonde la fiabilité des techniques divinatoires elles-mêmes. Le Bokônon, lui, reste humain. Il peut se tromper. C’est justement pour limiter cette marge d’erreur que sa formation dure près d’une décennie, et se poursuit ensuite toute une vie.

Interpréter n’est pas deviner. C’est porter une responsabilité qui s’apprend, et qui ne finit jamais tout à fait de s’apprendre.

Pourquoi cela compte

Ces deux rencontres, à deux semaines d’intervalle, poursuivent un même but : donner des repères précis sur le Vodun et le Fâ, plutôt que des clichés. Elles s’adressent à deux publics différents, les médias d’abord, le grand public ensuite.

Pour qui travaille sur l’épistémologie du Vodun et de l’Ifá, ces prises de parole offrent une source utile. Elles montrent comment un praticien-chercheur formule, en 2026, une définition endogène du Vodun. Elles montrent aussi comment il distingue le rôle du prêtre de celui de la divinité consultée, une distinction centrale pour comprendre les systèmes divinatoires ouest-africains.

Elles s’inscrivent enfin dans un mouvement plus large. Depuis 2023, le Comité des rites Vodun travaille à labelliser les couvents et à construire un discours d’État sur cette religion. Les prises de parole de Kakpo, en 2024 puis en 2026, donnent à ce travail administratif un socle intellectuel. Elles montrent qu’une théologie endogène du Vodun peut se formuler avec la même rigueur qu’une théologie universitaire classique, sans emprunter les catégories d’une autre tradition religieuse pour se faire comprendre.

Une tradition qui se raconte elle-même, avec ses propres mots, cesse d’être un objet d’étude pour redevenir un sujet qui parle.


Sources

Brunelle Tchobo, « Théologie Vodun au Bénin : une conférence pour déconstruire les préjugés », La Nouvelle Tribune, 6 juillet 2026.

Philippe Lokonon, « Bénin : « Le Bokônon n’est pas un devin. Il ne devine rien », Mahugnon Kakpo sur le rôle du prêtre de Fâ dans la culture Vodun », lamétéo.info, 8 juillet 2026.

Banouto, « Bénin : Patrice Talon nomme l’ex-ministre Mahougnon Kakpo président du Comité des rites Vodun », 20 octobre 2023.

Décret n°2023-467 du 13 septembre 2023, portant nomination des membres du Comité des rites Vodun du Bénin.

Mahougnon Kakpo, Introduction à une poétique du Fâ, 2ᵉ édition, Éditions des Diasporas, Cotonou, 2009-2010.

Mahougnon Kakpo, Yɛku-Mɛnji : une théologie de la mort dans les œuvres de Fa, Éditions des Diasporas, Bénin, 2012.

Bernard Maupoil, La géomancie à l’ancienne Côte des Esclaves, Institut d’ethnologie, Paris, 1943 (rééd. 1961, 1989).

Désiré Médégnon, Le Fa, entre croyances et science : pour une épistémologie des savoirs africains, Langaa Research & Publishing CIG, 2017.

Melville J. Herskovits, Dahomey: An Ancient West African Kingdom, J. J. Augustin, New York, 1938.

Raymond Gokounan, Vodùn : mystère et source de vie, Éditions Nouyouin, citant le discours de Mahougnon Kakpo du 10 janvier 2024 à Ouidah.

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