Une confusion qui dure depuis trop longtemps
Posez la question autour de vous : « C’est quoi le Fa ou Ifá ? » Neuf fois sur dix, on vous répondra que c’est un système de divination ou une géomancie. Une façon de lire le destin. Des noix de palme qu’on lance sur un plateau. Des signes qu’un prêtre interprète. Cette réponse n’est pas fausse mais elle est incomplète. Elle confond la chose avec son prophète, le message avec le messager.
Car voilà la vérité : Ifá et Orunmila ne sont pas la même chose. Et Ifá qu’on appelle Fâ dans la tradition Fon du Bénin n’est pas seulement une technique divinatoire. Cette confusion, nous devons la corriger. Pas pour le plaisir de pinailler sur des mots mais parce que comprendre cette nuance, c’est comprendre quelque chose de fondamental sur la façon dont la tradition Yoruba et la tradition Vodùn Fon pensent la connaissance, le destin et le rapport entre l’humain et le sacré.
Prenons le temps de démêler tout cela ensemble, avec patience et précision.
Ifá : Bien plus qu’une méthode de divination
Le mot lui-même est déjà une déclaration
Commençons par le commencement. Ifá ou Fâ dans la tradition Fon est d’abord un mot. Et ce mot porte en lui une signification qu’on oublie trop souvent.
Dans la tradition yoruba, Ifá vient d’une racine qui évoque la révélation, la sagesse dévoilée. Il ne désigne pas une pratique humaine il désigne une réalité cosmique et historique. Une intelligence. Une encyclopédie. Une présence dans l’univers qui précède les hommes, qui transcende les générations, et qui a la capacité de voir ce que les yeux humains ne voient pas.Dans la tradition Fon du Bénin, les deux dimensions du Fâ ont été clairement posées par des penseurs comme Edoh Agbenowossi Adolphe : le Fâ est à la fois une divinité et une connaissance. Ce n’est pas l’un ou l’autre. Les deux en même temps. C’est là que réside la profondeur du concept.
Imaginez une bibliothèque vivante. Une bibliothèque qui serait aussi une personne. IfáC’est une intelligence active qui se manifeste à travers la divination mais qui est bien plus grande que la divination elle-même.
Gratien Ahouanmenou nous confie la pensée du Dr Basile Adjou-moumouni qui définit le Fa comme étant « l’éthique de la relation ».
Un système de 256 portes sur l’univers
Pour comprendre ce qu’est Ifá ou Fâ dans toute son ampleur, il faut regarder sa structure.
Ifá contient 256 grandes unités de connaissance appelées Odu chez les Yoruba, et Dou dans la tradition Fon. Ces 256 Odu ne sont pas des cases vides. Chacune est un univers. Chacune contient selon certains récits 16 poèmes sacrés, les Ese-Ifá en yoruba qui racontent des mythes, des paraboles, des histoires de divinités et d’ancêtres, des prescriptions rituelles, des proverbes de sagesse. Ce qui donne, au total, plus de 4096 récits.
Ces 4096 récits couvrent littéralement toutes les situations de la vie humaine. La naissance. La maladie. La mort. L’amour. La trahison. La richesse. La guerre. La réconciliation. Chaque situation imaginable trouve son écho dans un Odu du Ifá. C’est pour ça que les Babalawo les prêtres initiés du Ifá chez les Yoruba commencent très tôt leur formation l’achèvent plusieurs années plus tard. Ce qu’ils mémorisent, c’est une encyclopédie vivante de l’humanité.
Alors non Ifá n’est pas une méthode de divination. C’est une bibliothèque sacrée de la connaissance universelle, dotée d’une présence divine, dont la divination n’est que l’une des portes d’accès.
Orunmila : qui est-il vraiment ?
Le prophète ?
Maintenant, qui est Orunmila ?
La tentation est grande de répondre : Orunmila, c’est Ifá. Les deux noms sont souvent utilisés ensemble, parfois de façon interchangeable. Dans les prières et les louanges, on dit « Orunmila Ifá ». Dans certains textes savants, on les traite comme synonymes. Et dans la pratique quotidienne, beaucoup de fidèles ne font pas la différence.
Mais voici ce que la tradition dit avec précision : Orunmila est Ifárévélateur Ifá. Son porte-parole humain ou plutôt, son porte-parole dans le monde des formes et du temps. Orunmila est la porte. Ifá est la maison.
Trois dimensions pour un seul être
Ce qui rend Orunmila particulièrement fascinant, c’est qu’il n’est pas réductible à une seule dimension. Les sources de la tradition yoruba et notamment le Manuel des Religions Traditionnelles Africaines qui s’appuie sur les enseignements des Babalawo lui reconnaissent trois niveaux d’existence simultanés.
Premier niveau : Orunmila comme esprit préexistant. Sous le nom d’Ela, il était présent lors de la création du monde par Olodumare le principe suprême des Yoruba. Il était le témoin. Celui qui a vu comment l’univers a été conçu. Celui qui en conserve les secrets dans sa conscience. C’est pour ça qu’on l’appelle Elerin Ikpin « le Grand Témoin de la Création ». Et c’est pour ça qu’il sait comment remédier aux déséquilibres et aux souffrances de la vie humaine : il connaît les mécanismes de l’univers de l’intérieur.
Deuxième niveau : Orunmila comme être humain incarné. La tradition dit qu’il s’est incarné plusieurs fois dans des corps humains pour enseigner à l’humanité les mystères de la création et les lois de cause à effet. Il a été le premier Babalawo le premier « père des secrets ».
Troisième niveau : Orunmila comme présence de la tradition elle-même. C’est ici que la confusion avec Ifá prend racine. Car Orunmila est aussi le nom donné à la présence vivante du système Ifá dans le monde des humains. En ce sens, quand un Babalawo consulte l’oracle, il ne consulte pas seulement un système de signes, il entre en communication avec Orunmila lui-même, l’esprit du destin.
Ces trois niveaux coexistent. Ils ne se contredisent pas. Ils se complètent. Et c’est précisément cette coexistence qui fait la richesse et la difficulté de la tradition.
La relation entre les deux : qui sert qui ?
Orunmila est le serviteur de Ifá, pas son maître
Voici une façon de comprendre la relation entre les deux qui m’a toujours semblé juste.
Ifá, le Fâ est la connaissance. C’est l’intelligence cosmique qui contient tous les secrets de l’univers. Elle ne dépend de personne. Elle existait avant Orunmila. Elle existera après tous les prophètes. Elle est, pour reprendre les mots de la tradition, « la parole de Olodumare » la sagesse du principe suprême mise en forme dans les 256 Odu.
Orunmila, lui, est celui qui a rendu cette connaissance accessible aux humains. Il l’a reçue. Il l’a portée. Il l’a transmise. Il a créé les premiers rituels, formé les premiers disciples, établi les premières règles de la consultation. Sans Orunmila, Ifá resterait une connaissance inaccessible comme une bibliothèque dont personne n’aurait eu la clé.
Mais Orunmila n’est pas Ifá. De la même façon qu’un professeur brillant n’est pas la mathématique qu’il enseigne. Le professeur est indispensable pour vous ouvrir les portes de la connaissance. Mais la connaissance elle-même le dépasse infiniment.
Pourquoi on les confond si souvent
Cette confusion entre Orunmila et Ifá n’est pas un accident. Elle a des raisons profondes.
La première raison, c’est la langue. En yoruba, on dit couramment « Ifá dit » ou « Orunmila dit » pour désigner le même oracle. Les deux noms sont utilisés dans les mêmes contextes rituels, les mêmes prières, les mêmes formules d’invocation. Pour quelqu’un qui découvre la tradition de l’extérieur, ou même pour un fidèle qui n’a pas fait l’objet d’un enseignement approfondi, la distinction n’est pas évidente.
La deuxième raison, c’est que Orunmila incarne tellement pleinement Ifá qu’il en devient le visage humain. IfáLa sagesse cosmique s’est incarnée dans un prophète. Et l’incarnation est tellement complète que les deux finissent par sembler identiques.
La troisième raison est plus pratique : dans les cérémonies, c’est toujours Orunmila qu’on invoque. C’est à lui qu’on adresse les prières, les offrandes, les louanges. Le fidèle ordinaire, celui qui ne fait pas de théologie, n’a pas besoin de savoir si c’est la divinité ou le prophète qu’il honore. Ce qui compte, c’est la connexion, le rituel, la guérison, le conseil.
Mais pour ceux qui veulent comprendre en profondeur et c’est vous, puisque vous lisez cet article la distinction est essentielle.
Et côté Fon ? Le Fâ dans la tradition béninoise
Un voyage de Ilé-Ifè jusqu’au Danhomè
Le Fâ que nous connaissons au Bénin vient du même lieu que le Ifá yoruba : Ilé-Ifè, ville sacrée du Nigeria, considérée dans les traditions Yoruba et Fon comme le berceau de la civilisation spirituelle de cette partie de l’Afrique.
Ce voyage de Ilé-Ifè vers l’espace Aja-Fon a maintenu l’essentiel du système : les 256 signes, la méthode de consultation, le corpus poétique des Ese-Ifá. Dans la tradition Fon, les 256 signes s’appellent les Dou du Fâ. Les 16 signes-mères s’appellent les Dou-Gan. Et les prêtres du Fâ s’appellent les Bokonon.
Mais voici une question essentielle que cet article sur la nuance entre Orunmila et Ifá nous invite à poser : dans la tradition Fon, qui est l’équivalent d’Orunmila ?
Le Fâ Fon a-t-il son Orunmila ?
C’est une question que peu de gens posent clairement. Et la réponse est complexe.
Dans la tradition Fon, le Fâ n’est pas présenté comme une divinité ou un vodùn. D’ailleurs, les Bokonon eux-mêmes ont souvent du mal à définir sa nature ; d’où la célébre déclaration de Gèdegbe dans l’ouvrage de Bernard Maupoil qui dit : « seule la nature Ifá pourra dire ce qu’elle est »
Chez les Yoruba, Orunmila a une biographie, des histoires et aventures racontées dans les Odu. On sait ce qu’il a vécu, les défis qu’il a rencontrés, les erreurs qu’il a commises, les leçons qu’il en a tirées. Ces récits servent de modèles Orunmila est le premier à qui le Ifá a parlé, le premier à avoir suivi les prescriptions de l’oracle, et cette fidélité lui a valu la sagesse et la longévité. Il est un exemple de vie.
Il faut aussi reconnaitre que certains définissent le Fa comme un vodùn même s’ils ne sont pas nombreux. Cependant, on ne voit aucun autel de Ifa.
Pour aller plus loin
Manuel des Religions Traditionnelles Africaines Ifá (traduction et adaptation en français)
Edoh Agbenowossi Adolphe L’Univers du Fâ et les Réformes Sociétales du Monde Moderne
Cosmogonie : Relation Fâ et Lègba (article de recherche, tradition Fon)
Désiré Médégnon Le Fa entre Croyances et Science
Raymond Gokounan Vodùn : Mystère et Source de Vie
Wande Abimbola Ifá : An Exposition of Ifá Literary Corpus
Awo Fa’lokun Fatunmbi Awo: Ifá and the Theology of Orisha Divination
Mahougnon Kakpo Introduction à une Poétique du Fâ