Le mot qui fait peur mais qui ne devrait pas
Dites le mot « azètô » dans une réunion de famille au Bénin. Regardez les réactions. Certains vont baisser les yeux. D’autres vont changer de sujet y compris même ceux qui pratiquent le Vodùn. Ce mot, dans l’usage populaire, est devenu synonyme de sorcier. Synonyme de danger. Synonyme de quelqu’un à fuir.
Pourtant, si vous lisez ce mot dans sa vérité étymologique, si vous retournez aux sources de la pensée Fon, vous découvrez quelque chose de radicalement différent. Azètô, ce n’est pas « sorcier ». Azètô, c’est tout simplement : « celui qui possède l’azè ».
Et ce qu’on vous cache est que le « azè », c’est vous. C’est moi. C’est chaque être humain ou vivant qui respire sur cette terre.
Raymond Gokounan l’a écrit clairement dans son ouvrage Vodùn : Mystère et Source de Vie : « Azè est fréquemment, et à tort, confondu avec la sorcellerie, bien que ces deux notions soient totalement distinctes. Il s’agit d’une capacité permettant d’explorer des possibilités créatives. » Voilà. La vérité est là, en une phrase. L’azè, c’est une capacité créatrice.
Alors d’où vient la confusion ? Et qu’est-ce que la sorcellerie a à voir là-dedans ? C’est exactement ce que cet article se propose d’explorer sans détour, sans peur, et avec tout le respect que ces concepts méritent.
L’Azè : définition d’une force universelle
Ce que le mot veut dire
Le mot azè vient du Fɔngbé, la langue des Fon du Bénin. Dans sa racine la plus profonde, il désigne ce qui est caché, le mystère, la force invisible qui habite les choses et les êtres. Claude Savary, dans sa recherche sur la pensée symbolique des Fon du Dahomey, traduit l’azè comme « le mystère, les choses cachées ». Et il précise que l’azètô est simplement « celui qui emploie le azè ».
Mais le sens du azè ne s’arrête pas là. Dans la cosmogonie vodùn telle que Gokounan la développe, le azè est lié à quelque chose de bien plus grand : Minɔ nā, la divinité matricielle primordiale, incarne l’azè à partir duquel tout est venu à la vie. Autrement dit : l’azè est antérieure à toute chose. C’est la force créatrice originelle. C’est à partir de cette force que toute chose détient un pouvoir de création, ce que la tradition yoruba appelle l’asê.
Regardez la formulation. Toute chose. Pas seulement les humains. Pas seulement les initiés. Pas seulement les puissants ou les savants. Toute chose a reçu une part de cette force à sa création. Les arbres. Les animaux. Les pierres. Et bien sûr, les êtres humains.
L’azè comme talent et capacité personnels
Maintenant, parlons de vous. De moi. De vos voisins. De vos enfants.
Chaque être humain naît avec un azè. C’est sa portion de la force créatrice universelle. Ce n’est pas quelque chose qu’on acquiert en rejoignant un groupe secret ou en passant une initiation obscure. C’est quelque chose qu’on reçoit à la naissance comme les yeux, comme le souffle, comme le destin que le Fâ a inscrit en nous avant notre venue au monde.
Cet azè personnel, c’est ce que vous pourriez appeler votre talent profond. Votre don particulier. Votre capacité à voir les choses que les autres ne voient pas, à sentir ce qui va arriver, à trouver les solutions que personne d’autre n’a trouvées, à guérir par les plantes ou par la parole, à créer, à protéger, à convaincre. C’est la force intérieure qui fait que vous êtes-vous et pas quelqu’un d’autre.
Certaines personnes ont un azè plus visible, plus puissant, plus développé que d’autres. Comme certaines personnes sont plus douées en musique, en mathématiques ou en sport. Cette variation ne signifie pas que ceux qui ont un azè plus fort sont meilleurs que les autres. Non, cela signifie qu’ils ont reçu une portion plus importante d’une certaine force, et donc une responsabilité plus grande de l’utiliser avec sagesse.
Tout le monde est azètô
Voilà la vérité que beaucoup ne disent pas assez fort : tout le monde est azètô.
Puisque le azè est la force créatrice que chaque être humain reçoit à sa naissance, et puisque l’azètô est simplement « celui ou celle qui possède l’azè », alors chaque femme, chaque homme, chaque enfant sur cette terre est azètô. Sans exception. Sans distinction.
Le maçon qui construit votre maison avec une précision parfaite,azètô. La sage-femme qui accouche les femmes depuis quarante ans sans jamais perdre un bébé, azètô. L’agriculteur qui sait lire le ciel et planter au bon moment, azètô.
Aucun d’eux n’a signé un contrat avec des forces maléfiques. Aucun d’eux ne mange des âmes la nuit. Ils ont simplement reçu un azè particulier et ils l’utilisent pour construire, soigner, nourrir, enseigner, créer.
Le azè est neutre. La force est neutre. C’est l’usage qu’on en fait qui est bon ou mauvais.
La Sorcellerie : quand l’azè sert à nuire
Une définition précise
Alors qu’est-ce que la sorcellerie, dans la tradition Fon ?
Dans la tradition vodùn telle qu’elle est documentée par les chercheurs et les initiés, la sorcellerie n’est pas une catégorie d’êtres, elle est une catégorie d’actes. Elle peut être positive comme elle peut être négative. Ce n’est pas ce qu’on est. C’est ce qu’on fait. Et ce qu’on fait peut toujours changer.
La même main, deux usages
Voici une image que je voudrais vous offrir. Prenez un couteau de cuisine. Ce couteau peut couper les légumes, préparer le repas, nourrir votre famille. Ce même couteau peut blesser ou tuer. Est-ce que le couteau est bon ou mauvais ? La réponse est évidente : le couteau est neutre. C’est la main qui le tient et l’intention qui guide cette main qui fait la différence.
Le azè, c’est exactement ça. La même force intérieure. La même capacité mystérieuse. La même intelligence cachée. Entre les mains de quelqu’un qui choisit de construire, elle guérit, protège, crée, nourrit. Entre les mains de quelqu’un qui choisit de détruire, elle blesse, empoisonne, brise, tue.
La sorcellerie à caractère négatif est condamnée même par le Vodùn
Ce point mérite d’être dit clairement, parce qu’on l’oublie trop souvent.
La tradition vodùn elle-même condamne et combat la sorcellerie negative. Il existe dans le panthéon vodùn des entités spécialisées précisément dans la traque et la neutralisation des sorciers malveillants. Les Kènèsi en sont l’exemple le plus documenté. Ce groupe est décrit dans les sources comme étant capable de « se protéger contre les entreprises des autres sorciers » et de « nuire à ses ennemis » mais dans un cadre de défense et de justice, pas de vengeance privée.
Le Vodùn n’est pas un système qui tolère le mal sous prétexte que « les forces sont neutres ». Il reconnaît que les forces peuvent être mal utilisées. Et il a développé des mécanismes rituels, prêtres spécialisés, prescriptions du Fâ pour identifier, protéger et réparer les dommages causés par ceux qui choisissent de nuire.
Dire que tout le monde est azètô n’est donc pas une façon de justifier la sorcellerie. C’est une façon de rappeler que la responsabilité est universelle. Vous avez reçu une force. Qu’est-ce que vous en faites ?
Pourquoi cette confusion dure depuis si longtemps
La peur de ce qu’on ne comprend pas
Pourquoi est-ce que les mots azè et azètô font si peur, alors qu’ils désignent quelque chose de fondamentalement neutre ?
La réponse tient en une phrase : nous avons peur de ce qui est caché. Le sens même du mot azè « le mystère, les choses cachées » suffit à déclencher la méfiance. Dans toutes les cultures du monde, l’invisible fait peur. Ce qu’on ne voit pas, on ne peut pas le contrôler. Ce qu’on ne contrôle pas, on le craint. Et ce qu’on craint, on le diabolise.
Cette peur n’est pas propre à l’Afrique. Partout dans le monde, à toutes les époques, les personnes dotées de capacités particulières les guérisseurs, les voyants, les personnes qui « sentent les choses » ont été craintes autant qu’admirées. En Europe médiévale, on brûlait les sorcières qui n’étaient souvent que des femmes à la connaissance des plantes ou à l’intuition développée.
Le résultat ? Un mot qui désigne une capacité créatrice universelle est devenu un synonyme de danger. Et des générations d’hommes et de femmes dotées de dons remarquables ont appris à cacher ce qu’ils savaient, ce qu’ils ressentaient, ce qu’ils pouvaient faire de peur d’être accusés.
Le rôle de la colonisation et des religions importées
Il faut aussi nommer une autre cause de cette confusion : la colonisation et l’évangélisation forcée.
Quand les missionnaires sont arrivés en Afrique de l’Ouest, ils ont tout mis dans le même sac. Les vodùn, la divination, l’azè, les rituels, les guérisseurs, les prêtres tout a été déclaré « sorcellerie », tout a été condamné comme œuvre du diable, tout a été présenté comme une pratique primitive et dangereuse à abandonner d’urgence. Ce n’était pas de la théologie, c’était de la politique. Une façon d’effacer la culture africaine pour mieux imposer une autre.
Et nous en subissons encore les conséquences aujourd’hui. Des Africains qui n’ont jamais lu un livre sur le Vodùn, qui n’ont jamais eu une conversation sérieuse avec un initié, qui ne connaissent de leur propre tradition que les caricatures héritées de ce regard colonial ces mêmes personnes ont une peur viscérale de l’azè, du Fâ, du Vodùn. Non pas parce qu’ils ont réfléchi à la question. Mais parce qu’on leur a appris cette peur dès l’enfance.
Nommer cela, ce n’est pas condamner le christianisme ou l’islam. C’est juste regarder l’histoire en face. Et décider d’y répondre par la connaissance plutôt que par la peur héritée.
L’abus de langage dans la vie quotidienne
Il y a enfin une troisième cause, plus banale mais tout aussi puissante : l’usage quotidien du mot.
Dans les quartiers, dans les familles, dans les réseaux sociaux aujourd’hui, chaque fois que quelqu’un réussit trop vite, on dit : « Il a de l’azè. » Chaque fois qu’un enfant est trop intelligent, on chuchote. Chaque fois qu’une femme est trop indépendante, trop forte, trop qui-ne-se-laisse-pas-faire, on la soupçonne. Chaque fois qu’un homme monte trop vite dans les affaires, ses voisins s’interrogent.
Ce mécanisme accuser de azè ou de sorcellerie ceux qui réussissent, ceux qui se distinguent, ceux qui sortent du rang est une des formes les plus insidieuses de la violence sociale. Il n’a rien à voir avec la spiritualité. C’est de la jalousie habillée en langage mystique. Et il fait un mal considérable : il décourage les personnes talentueuses, il crée la méfiance entre les membres d’une même communauté, et il maintient tout le monde dans une médiocrité rassurante.
Quand vous accusez quelqu’un de sorcellerie parce qu’il a réussi ce que vous n’avez pas réussi, posez-vous cette question : est-ce que c’est vraiment lui le problème ?